Poème récité dans le cadre de la scène ouverte de mars 2025 organisée par Haut les Cœurs Parleurs.
DROGUE DE CHOIX
ce que les fantômes me disent à l’oreille, c’est :
perpétuer le sentiment de désêtre.
laisser le corps étranger aspirer le désir d’un autre,
car lui, il saura mieux que moi
comment aimer l’amour engraissé par les coups
amouraché de ma peau
suintante dégoulinante découpée rafistolée
triste, aussi
comme la peau de mes ancêtres
qui ont laissé dans chaque fragment de mon adn
cette petite nostalgie sans importance
cette petite addiction sans importance
dont je subis aujourd’hui tout le poids.
(mais pas là, non, pas là.)
les fantômes me chuchotent à l’oreille
de laisser mon corps se soulever
brûler le navire
cerveau ventre et gorge avec, alcool fort ou fumée épaisse,
comme seuls remparts à la violence.
vider la bouteille dans un tuyau d’arrosage revient à aspirer l’espace entre la bouche et le goulot, de prendre plaisir à se gonfler le foie pour se faire flotter hors de la surface.
vider le petit sachet déposé par un inconnu dans des poumons nets et asthmatiques revient à aspirer l’espace entre la bouche et l’herbe qui craque, prendre plaisir à se dégonfler le corps pour se faire flotter hors de la terre.
j’ai l’espoir que le poison vous fasse m’aimer un peu
me fasse me pardonner un peu
me fasse disparaître un peu
je continuerai jusqu’à espérer te voir dans l’interstice de la porte
autour d’une table imaginée ou qui n’existe plus
si ce n’est pas ce soir, demain
sinon bientôt
sinon jamais entre le rêve et moi-même un espace
dans lequel je pense. dans lequel j’écris.
je me demande ce que ma vie serait sans toi.
la nuit plus simple.
la drogue absente.
je ne distingue plus vraiment les couches de sommeil
ni si je dors ou si je suis éveillée.
mon cœur m’a semblé s’éteindre il y a quelques jours je me suis vue
subir les gifles et la petite mort comme tu me l’avais promis
en somme
mourir à tes côtés comme tu me l’avais promis
c’était une nuit où j’étais sobre.
c’était une nuit où je n’ai pas dormi.
tachycardie symptomatique, je dois
porter en moi la colère des autres :
couronne d’épines comme porte-clé
les neuf cercles de l’enfer comme cycle de mon éternité
calqué et photocopié scanné puis déchiré
dans un cabinet de magistrat
car les monstres du parquet ne me donneront pas justice
ils te diront sûrement que tu es toxico
que c’est une circonstance atténuante
que c’est moi qui dois m’en taper les conséquences
que c’est nous qui devons nous taper les conséquences
mais peut-être qu’on se ressemble après tout
que la crasse est partagée à deux comme tu le dis si bien
les jours sont de plus en plus sobres
et donc de plus en plus moroses de plus en plus réels
ça me dégoûte
ça me tabasse
je suis obligée de fermer les yeux
pour rêver.
la nuit, je ne dors pas :
j’enveloppe votre tristesse dans du papier bulle.
j’y mets tout mon cœur, je vous le promets, je ne pense qu’à ça éteindre
celle de mes parents celle de mes grands parents celle de mes ancêtres
celle qui a donné à d’autres l’idée
de transformer mon adn en une sorte d’addict
à la violence.
j’y mets tout mon cœur, je vous le promets, je ne pense qu’à ça.
j’enveloppe ta tristesse dans du papier cadeau
je te la donnerai quand mon dos
musclé de transpiration
se collera au tien
juste après que les ombres de ma chambre
témoignent au parquet qui observant tous mes tocs
se trompera de victime
t’auras gagné et moi aussi :
une partie de moi rêve d’un combat à égalité
car enfin, je me dédoublerai naturellement
je flotterai à nouveau ce sera fantastique.
ce sera mon héroïne à moi. ce sera ma drogue de choix –
ou alors, mieux
tu envelopperas ma tristesse dans du papier calque
de mauvaise qualité
et ça sera ça sera ça sera ça sera bon
ça sera ma drogue de choix.
derrière un airbag
derrière le comprimé écrasé
derrière derrière mon fantôme qui se cache derrière l’écran
derrière le miroir
je soigne, je taille la pierre
je caresse la plaie la recouvre d’éosine le temps de me réveiller
je fige le temps
fantôme de la nuit
petit orbe en forme de satellite
je tourne autour de vous souris et attends.
mon corps apprendra à vivre pour de vrai.
la drogue comme dernière génération.
***
Poème récité dans le cadre de la scène ouverte de novembre 2024 organisée par Haut les Cœurs Parleurs.
HALLUCINATION
Quelque chose s’est allumé chez moi d’un seul coup une
sorte de petite boule rayonnant d’un bleu fluorescent
de bruit amer dans la gorge
de gravier qui frotte contre mon pubis oui tout ça à la fois
je reste là et j’attends coincée au fond de mon lit à
la regarder
si je pouvais la prendre dans mes mains je
le ferais en attendant je suis bloquée dans mes draps
là je patiente chut chut chut
elle finit par se lover contre moi et je finis par la prendre
entre mes doigts la toucher la faire rouler dans mes
mains elle n’est pas très lourde un peu difforme
comme si on avait longtemps appuyé sur les côtés pour ne
pas qu’elle puisse être parfaitement ronde je crois qu’elle est
horriblement laide
je crois qu’elle est terriblement belle
et cette petite boule ovale va pénétrer ma bouche, mon
œsophage, mon estomac elle restera plantée là c’est
ainsi que je décide d’y mettre fin
C’est peut-être un cadeau d’un Dieu je décide de l’avaler,
et de m’endormir.
nuit 1
dans mes bras atrophiés
il y a l’idée d’un morceau
de verre
en attente
coincé entre la clavicule et
l’artère
que je serre fort fort fort
respiration suffisante pour
un petit meurtre
un truc qu’on oubliera vite
tu verras
inspire à fond dans ton
oreiller trempé
ne capte pas encore que
cent onglets sont ouverts
là-haut
fenêtre nuit
fenêtre nuit
fenêtre nuit
disquette rayée
cheveux noirs dans les
draps à qui sont-ils
laissez-moi dormir
nuit 100
mes yeux roulent jusqu’en
haut de ma tête
et observent en détail
les boites dans le cerveau
fenêtre nuit fenêtre nuit
fenêtre
chut
de quoi tu parles t’as pas
compris qu’il faut se taire
maman va pleurer sinon
il suffit de piquer la peau
comme ça, tout doucement
avec une aiguille
désinfectée
pour t’expulser
laissez-moi
nuit 1000
la mémoire souterraine
fait sortir doucement de la
boîte
la petite boule qui vit
cachée sous la peau
boum boum boum membre
fantôme frappe au carreau
de la fenêtre nuit fenêtre
nuit
et explose la vitre et éclate
le corps déformé par la
plaie
malodorante et infectée
qu’il n’a jamais endossée
tout ça c’est faux tout ça
c’est
un morceau de verre entre
la clavicule et l’artère tu sais
respirer
boule difforme sort du
cerveau et adhère au carton
qui pourrit avec le reste
mon foi mon estomac mes
larmes mon utérus tout y
passera
je ne bougerai pas d’un poil
plutôt crever que de me réveiller
je répète :
plutôt crever que de me réveiller
plutôt crever que de me réveiller
odeur de charogne
dans
la
boîte
***
Poème récité dans le cadre du Brunch poétique organisé par Haut les Cœurs Parleurs à l’occasion du Festival Européen du Film Fantastique, à Strasbourg, en septembre 2024.
FANTÔMES
Que deviendront ces notes, ces espaces vides
Qui résistent entre eux et moi
Peut-être seront-ils tus
Enfermés dans une boîte
Figés dans une racine,
Comme la preuve ultime que nous serons l’un et l’autre
Des fantômes errant dans l’univers,
Sur ou sous la terre
Qui éclate et brûle nos rêves d’idéaux
Givrés dans notre ADN,
Dans la peau de nos ancêtres
Retenus captifs
Que restera-t-il demain
De ces chants qui nous étouffent et retranscrivent
Le son des guitares mal accordées
L’accordéon miséreux et mendiant
Et qui attendent que mes yeux se baissent
Et fixent le sol bétonné
Pour espérer trouver du sens au poncif
Le poids de l’amour dans la chair
A de cette étrangeté qu’il réduit
Le corps à l’attente
Et l’attente à l’absence
La scène à la grâce
La fierté à la misère
Et l’idée qu’on s’en fait se dépouille dans la mémoire
sentinelle.
Ouvrir les yeux —
Non, il fait déjà froid
Et j’imagine ton corps disparu
Loin de mes mains fragiles et ridées
Mangées par le feu ou la terre.
J’irai hanter les parcelles du passé
Pour prévenir que l’araignée mord bien
Là où la gloire et la vengeance tissent la toile,
Et je ramperai au milieu de ceux
Qui survivent sous soixante degrés,
Irai prier sur les morceaux d’Antarctique
Et pleurerai et crierai sur le pelage doux et réconfortant
Du dernier ours polaire.
Ma poitrine qui prend et rejette l’air
Ne sera plus qu’un souvenir éphémère
D’une mémoire qui n’est plus mienne,
Elle nous appartiendra, joyau de l’humanité.
Les fantômes du futur
Veillent sur nous et j’aimerais croire
En l’existence de nos fêlures
Pour qu’à mon tour je puisse boire
Le sang des anciens, le sang de demain
Et m’imprègne de l’Enfer avant l’heure.
Pendant ce temps d’autres s’épanchent encore sur des fresques du Paradis
Émus aux larmes comme des anges déchus face à l’idéal
Et l’esquisse d’un fantôme est d’une tristesse surnaturelle
Forgée dans le fantasme d’une salvation de l’âme
Au zénith de la mélancolie.
Ils s’allongent tour à tour dans le noir de la pièce
Éclairée dans le fond derrière le rideau dans le calme :
C’est cet espoir de renaître en particule invisible
Poussière d’étoile
dans l’infini
de l’espace et du temps
Qui les maintient surélevés comme déjà
Détachés de la pression terrestre.
Futur fantôme du ciel
Allonge-toi avec moi dans les cimetières, écoute le bruit des feuilles
Qui se mêle à celui des morts et
Endors-toi paisiblement comme eux
Sur les stalles.