

Soirée organisée par la Maison de la poésie de Strasbourg en collaboration avec Sciences Po et les bibliothèques de l’université de Strasbourg. Rencontre animée par Margaux Quéré.
Lecture de poèmes, discussion et présentation générale de l’œuvre poétique et plastique.


Poème écrit dans le cadre de Couloirs II chez Ann Loubert à Strasbourg, mars 2025. Inspiré des œuvres d’Inès Kubler.
Projet de Haut les Cœurs Parleurs.
MYTHES
Pour Inès Kubler
du dehors
tu te vois
pliée en deux, puis
engloutie
par le miroir
qui te chuchote
des incantations
que tu ne comprends pas.
tu ne sais pas
où il veut en venir.
si tu prononces trois fois son nom
après t’être tournée trois fois
alors elle apparaîtra
tu seras maudite
tu pourrais même, au pire, mourir !
c’est ce que tu racontes
à celle qui te fait face
dans la salle de bain.
ça ne te fait pas peur.
une parole lointaine
s’immisce dans ma peau
forgée
de toute part
rafistolée
malléable comme de l’argile
molle.
il n’y a qu’un écho qui respire
en dehors de moi
calcinée par le soleil –
grands rayons qui tuent et fabriquent
quelque chose pour mes yeux
sortes de lunettes-kaléidoscope
où ma réalité s’altère
et se dédouble,
où elle est
cernée par la lune
qui voit à travers moi
qui pleure et m’assiste
dans le dédale insomniaque
dans lequel mes ongles grattent grattent grattent
la fissure dans le mur
où quelque chose se cache.
il y a quelqu’un qui dort en moi
qui se meut à travers mes doigts
abîmés par le travail
minutieux
d’existence et de preuves accumulées
comme quoi je respire
à travers l’instrument qui lui aussi
possède une âme bien à lui.
je le comprends.
nous sommes ami⋆es.
on se chuchote des mots doux
lorsque le sommeil est léger.
ces petits objets entassés
avec lesquels je me sens si familière
m’appartiennent
car ils sortent de mon intestin
m’analysent peut-être –
mais ce n’est pas thérapeutique
ils existent d’eux-mêmes.
je ne fais que dessiner deux-trois petites choses
qu’écrire deux-trois petites choses
pour prouver qu’il y a plus
que toutes ces deux-trois petites choses
qui composent le réel.
mais tout ça ce n’est pas à moi,
je ne sais pas –
peut-être qu’ils sont seulement
à eux.
je cartographie les images
comme elles apparaissent : figées
synthétiques peut-être
et floutées,
comme censurées
par ce qui viendrait de là-haut
plus loin que les nuages encore
une forme d’obstacle à me souvenir
de ce qui composait le premier homme
de ce qui se disait au fond des grottes humides
jardins paléolithiques de preuves
enterrées découvertes et polies
montrées aux yeux de tous⋆tes
jamais cela n’a traversé leur esprit
d’être exposés dans un musée fabriqué
par la main humaine
molle, rafistolée et
moite comme de l’argile.
un petit caillou m’a frappé le crâne
et m’a traversé l’esprit
et m’a demandé si je ne voulais pas explorer
ce qu’il se trame là-dedans
sous-lui et moi
surcouche
sous-couche je répète le mot je crois
que ça se dit
je lui demande
il me dit que oui
alors
je lui donne un bon point une image
puis
je cartographie de tête
ce qu’il reste.
les coquillages me rendent triste
et me font mal au pieds, ça doit être marqué
sur la carte
le sol tremble quelque part
ça doit être marqué sur
la carte
j’ai pleuré hier et aujourd’hui
ça doit être marqué
sur la carte
nous ne savons pas quoi faire au milieu du bruit
ça doit être marqué sur
la carte
l’envie de mieux respirer au milieu du bruit des bombes et de la terre qui tremble et qui fait mal aux pieds
doit être marqué sur
la carte.
si on creuse jusqu’au bout de la terre
noyau de fer qui ne se voit pas
je ferai en sorte
de les faire vivre, ces absences
de les marquer
sur la carte
d’en faire des chemins qui se croisent
qui se rencontrent et fusionnent
des grands chemins pleins de petits cailloux
des grandes plages pleines de coquillages
où les mots sont éparpillés
où vos noms sont éparpillés
et ne sont pas oubliés
il faudra s’y mettre ensemble pour les arranger
pour les
redécouvrir
pour les
comprendre
pour leur
faire honneur.
un peu partout il y a des mirages
qui nous composent aussi je crois
aujourd’hui c’est mardi gras alors je porte
une série de masques en cire
ça peut vous filer la trouille
ça peut me rassurer
c’est une sous-couche à mon existence
car moi
je ne sais pas faire des vagues sur le sol
je me contente
de cerner ce que je peux.
d’écrire frénétiquement ou de ne plus lever le pinceau.
de t’envoyer une lettre pleine de vide
car je ne sais plus quelle est ma langue ni comment parler.
est-ce seulement possible de parler ?
ne vaudrait-il pas juste écouter ? observer ?
témoigner par mimes. traduire
ce qui existe.
les murs ont des oreilles
et peuvent, si on les écoute attentivement
nous répondre.
on a oublié comment faire.
on ne sait plus comment écouter.
je noircis mes chaussures déjà noires
pleines de cirage bon marché
j’en fais tomber à côté, je ponce
le sol je me fourre les doigts dedans
je transperce le carrelage sale
pour espérer trouver ce qui puisse me faire
inspirer.
mon corps face au bouillonnement
du carrelage
devient un laboratoire.
j’explore
j’explore
j’explore
je remonte le temps.
**
une ombre m’a caressée de part en part cette nuit
c’était bon et c’était gras
partout sur mes draps comment je peux les laver maintenant ?
l’ombre se contente
d’habiter le lit
rempli de bêtes microscopiques qui s’amusent à se reproduire
dans les draps où je quémande l’amour.
je les observe à la loupe
puis m’amuse à tout inspecter
à tout ranger et nettoyer
perturbée par l’idée de ne pas être seule
dans cette chambre.
une ombre a caressé la mienne
c’était bon et c’était pas vraiment moi
qui en profitait.
mais j’ai fait comme si
et j’ai ignoré
les petites bêtes.