
La réalité est une sorte de papier calque.
Elle double le monde puis se dédouble.
On aurait envie de la déchirer pour voir ce qu’il y a en dessous, puis gratter jusqu’au noyau de la Terre, puis manger le fer, puis se sentir entier dans l’Univers. Se sentir entier, les pieds enfouis dans le sol.
La réalité est une sorte d’illusion.
Tout explosera un jour. Et toute cette peine qui rode dans les cimetières, et toute cette angoisse qui flotte dans l’air pollué, s’évanouiront. Tout ce chaos n’aura servi à rien. Tout explosera, un jour.
La réalité est une sorte de grosse blague, une sorte de problème sans importance. On voudrait savoir s’il y a plus, plus, plus que cette matière transparente et désespérée. Mais on gratte, gratte, gratte, et le papier se déchire. Il n’y a rien. Il n’y a jamais rien eu.
*
Fantôme à la frontière de la solitude, écarté de tout repère, ressent l’identité commune, fait écho à l’autre et le copie machinalement. Il répète ce que les gens font et le ton qu’ils prennent quand ils parlent dans l’espoir de faire partie du tout réel. Mais ça ne fonctionne pas. Décalage entre le calque et le réel.
Assis tout près d’un arbre, le fantôme écrit et écoute. Il aime ceux qui marchent près de lui, sentir leur parfum, et les entendre rire. Ils ont l’odeur des fleurs du jardin et leur voix ressemble à des clochettes qui tintent. Mais l’arbre est un gros chêne derrière lequel il se cache par peur d’être remarqué dans son invisibilité.
Il aimerait faire miroiter quelque chose dans la fontaine, par exemple, un éclat de lui-même, la résistance à l’appel du vide, la résistance au silence et à l’absence, la résistance à la mort. Mais tout cela persiste. Il se demande alors :
Je me demande si un jour, moi aussi, comme Sylvia Plath, je me dirais « C’est bon, j’en ai assez, c’est aujourd’hui que je mets fin à cette folie ».
Il jette une pièce dans la fontaine, et fait le vœu d’être un humain.

ma voix est unique au temps –
elle ne durera pas
celle de mes sœurs non plus
celle de mes frères non plus
cordes évanescentes
voyager golden record
soleil
explose
little boy
explose
notre souvenir gravé en 1977
fœtus irradié
mozart en fond sonore
votre monde est un marécage
un rempart à la moisissure
fine frontière de plusieurs réels
le temps venu viendra.
poumons noircis par l’air irrespirable
goudron d’anesthésie
l’échine tricote et détricote
des souvenirs de guerre
oubliés
tout l’extérieur est invisible.
j’embrasse la peau calcinée des réacteurs
d’avions
des réacteurs
nucléaires
qui coulent dans la terre
et prennent racine
Monde, ô Monde
mange et rugis
détruis « ces morts-vivants qui ont tout oublié »
remplis mon verre d’eau
venant des côtes de fukushima
je leur montrerai.
encore, encore, donne-moi
l’eau contaminée.
les seaux se remplissent déjà
on les jette
à la figure des gueules cassées
on jette à la mer
les seconds choix.
observation de cernes
dans les débris de paris
dans cet entre-deux je perdure
entre le bon et le mal
conscience et déformation
plus tout à fait moi-même
sur une terre qui s’effrite
je prie ceux qui nous écouteront
de ne pas reproduire les mêmes erreurs
voyager golden record
soleil
explose
little boy
explose

Cheveux roussis par un feu
empourprent ses lèvres et les joues
de celles qui la croisent et s’éternisent
sur les pelouses les après-midis
Elle danse comme une ombre
autour de la mienne
je la saisis lorsqu’elle est muette
et déformée par le soleil
mais
devant moi dans les rayons
c’est un phénix
une éternelle naissance
une vie sans fin
Regards entre toi et moi
dans l’enfer d’une salle de classe
qui fait résonner à l’infini
le vomi de grincements de chaises.
Tu rentres et tu t’assois avec une nonchalance
qui se transforme par miracle
en charme et en finesse.
Tu es adorée ou détestée,
et la demi-mesure n’existe pas.
Elle est broyée par tes doigts
fins
recouverts de bagues.
Moi je suis là, j’erre
entre mon existence invisible
et la tienne aux mille couleurs
Un matin je m’installai
au dernier rang près des fenêtres.
Tu me dis dans un chuchotement
« je dois te voir, ce midi ».
Jour d’anniversaire, midi a sonné
et tu m’as
embrassée à l’abris des regards
Assises à côté des radiateurs
nous lisions Baudelaire
et ses fleurs du mal.
J’aimais te citer les vers qui m’empêchaient de dormir
et tu aimais réprimander
mon amour pour le romantisme
et sa mélancolie
qui m’imprégnait déjà
Une nuit chez elle dans ses draps violets
elle m’a dit qu’elle m’aimait.
Au dessus du lit, les paroles
d’une chanson d’amour au nom de fruit.
Une nuit chez elle dans tes draps violets
nous avons partagé nos lèvres.
Ta blancheur dans le silence nuptial
est inoubliable.
Elle se fond dans le spectre
de nos mémoires évanouies
Dans les champs, tout là-haut, tu penses
que nous nous retrouvons encore
à la frontière
entre le jour et la nuit ?
Glace cassis sur mes lèvres persiste.
C’est mon éternel souvenir.

Un vide à part entière qui consume plus qu’il ne libère.
Je casse puis je remplace, je crie puis je reviens. Une mémoire morcelée qui n’ose se souvenir. Tout s’oublie mais les couches de peau ne sont pas superficielles, elles gardent malgré elles les traces du passé.